Vendredi 16 janvier 2026

Posted By: Gabriel Feret In: Journal d'un libraire On: vendredi, janvier 16, 2026 Hit: 24

Le café coule alors que le livreur passe la tête dans l’encadrement de la fenêtre de la cuisine. Il détourne les yeux, puisqu’il me trouve en pyjama dans une position embarrassante. Mais bonne nouvelle, je n’aurai pas à l’attendre toute la journée. J’écarte les chiens qui gueulent à tout rompre et je sors ainsi vêtu, mais il ne fait pas froid. Après avoir déposé la palette sur le trottoir, l’homme me demande une signature en allemand, langue que je comprends toujours aussi mal à mon grand regret. Mais nous arrivons à nous comprendre en quelques mimes et un globish calamiteux. Je rentre m’habiller, rentre les 11 cartons de catalogues du salon de C dans la camionnette et sors me promener avec A et M. Ce soir, trois des cartons auront déjà été diffusés, en plus du lien vers le catalogue numérique sur le site. Le salon aura lieu dans un mois et demi. Il marque l’ouverture de la saison. Cette année, XL m’a proposé de déballer devant le bâtiment avec PM et XH, sans doute pour compenser mon travail bénévole pour l’association. Pourtant, mon voeu serait de rentrer suffisamment de revenus pour ne plus sortir. Je rêve souvent de travailler chez moi toute l’année, de récupérer mes week-ends de printemps, d’été (moins nombreux, c’est vrai) et d’automne. Cependant, je me couperais d’un revenu non négligeable et de potentiels vendeurs de livres. Chaque hiver, ce fantasme me revient. Je me trouve apaisé, au seuil du monde, reclus dans ma petite maison. Malgré tout, je serai heureux de sortir quand le temps se montrera plus clément, de revoir confrères et clients. Dans mon idée, il s’agirait de prendre davantage de temps pour lire, pour écrire. Mais ne gaspillerai-je pas ces moments ? Ne me couperai-je pas davantage des autres ? Peut-être pas. Je manque de courage, sans doute. Après la confection de mes cinq colis, je passe différents coups de téléphone pour la diffusion du catalogue, que j’ai feuilleté précédemment. J’y trouve les prix démesurés. Je sors les chiens, passe à la poste et pars pour C. J’y retrouve PM et KZ à qui je distribue leur lot. J’apporte aussi quelques exemplaires à la librairie de de A et N, emporte le livre de Patrice Loraux, mort récemment, Le tempo de la pensée et La maison vide de Laurent Mauvignier, que N et A recevront jeudi prochain. Le stress d’A commence à monter, puisque c’est  elle qui dirigera les débats, à la Comédie de C. Gentiment LM m’avait déjà réservé une place. RM aussi est là, travaille avec un très jeune stagiaire, volontaire, qui hésite entre la science et la librairie, pour son avenir. A me montre fièrement sa vitrine sur les parias allemands réfugiés en France, Hannah Arendt, Walter Benjamin, Arthur Koestler… ces intellectuels qui m’accompagnent depuis l’automne. Finalement, nous parlons tous assez peu. Les amis se trouvent bien occupés avec leurs clients. Je me dis d’ailleurs qu’il vaudrait mieux que je limite les parlottes à la librairie. Je repasse saluer PM, qui me confie un livre à vendre. Nous procédons aussi à un échange entre un livre de Pierre Macherey sur le second livre de L’Ethique de Spinoza et le livre futur que PM choisira un jour sur mon stand. Pierre Macherey a produit un travail colossal avec cinq livres traitant de chacun des cinq livres de L’Ethique. Je rentre dans le jour finissant, pars promener A et M sans grand entrain, j’écourte par les remparts. Puis, au bureau pour la saisie de stock. Je n’en finis pas de traiter le lot de M. et Mme T, acquis à C au printemps. Certes j’en ai terminé avec les bande-dessinées, mais il me reste encore une trentaine de caisses à trier, ce que j’avais jugé le moins intéressant. Bon nombre de ces livres partiront à la foire de B ou aux puces. Le tri me prendra encore quelques semaines. Ce lot, ou cette adresse, comme on dit dans le métier, m’aura nourri une bonne année.