Je me hâte de terminer mes colis avant le fermeture de la poste à midi, sinon je devrai attendre et la réouverture à 14h et j’aimerais quitter R avant cette heure. J’y suis vers 11H50. Le temps de déjeuner ensuite et je peux partir pour C rejoindre RM. Il m’attend en bas de chez lui, grimpe dans la voiture. Nous passons à la déchèterie, à la boutique solidaire où il souhaiterait trouver un meuble ou deux pour son nouvel appartement, mais je sens qu’il n’est pas enthousiaste. Je le conduis ensuite dans une solderie, au supermarché où il peut s’approvisionner, profiter de la voiture pour se charger davantage. Lui, A et N n’ont pas de véhicule. Je pensais hier comme leur monde doit être rétréci, à vivre dans le petit centre de C, au milieu des touristes et des habitués de la librairie. Leurs bas revenus ne leur permettent pas d’acquérir une voiture. De plus, il faudrait lui trouver un garage, puisque le stationnement dans le centre de C est impossible. Je sens que cette limitation perturbe RM et je me demande s’il tiendra longtemps à C, ou même, dans ce métier. Ce dernier exige une foi dans les lettres, qui dépasse les inconvénients de vivre chichement. Une vie de livres et de presque rien d’autre. Certains ont la chance de rencontrer un alter-ego, qui soulage des manques, qui permet de se sentir soutenu. Par exemple, A et N se sont trouvés. Mais RM est seul, dans une ville et une culture qui lui correspondent mal, avec un petit salaire pour un lieu coûteux. Ses aspirations pourraient l’emmener ailleurs. Dans la voiture, alors que je le ramène chez lui, il dit : « La vie est chère et mes économies fondent, mais si je ne vis pas un peu, qu’est-ce qu’il reste ? Se branler ? Courir ? Lire ? » Plus tard, il m’envoie un message pour me remercier. Je promène les chiens, par le pré, l’aller des marronniers, le centre. Je saisis mon lot de livres quotidien. Oui, à part la vie avec les livres, dans les livres, que reste-t-il ? Les moments, sans doute, passés avec RM, A, N , LMS et les autres bien sûr, comme avec J et E sur la colline l’autre soir, au soleil couchant. Il ne reste presque rien et c’est déjà tout, peut-être la part la plus simple et heureuse de ma vie.