Pour la première fois depuis longtemps, le réveil sonne ce matin. M dort au sol à côté du lit, A s’est installé sur le canapé da la salle de séjour. Les électriciens arrivent alors que je ne suis pas encore habillé. Ils commencent le travail tout de suite. Je n’aurai plus de courant jusqu’en fin d’après-midi, mais la batterie de mon ordinateur et mon téléphone me permettront de travailler au moins ce matin. Monsieur S arrive dans la foulée. C’est lui qui s’occupera des bouches de ventilation pour éviter à ses employés de monter au grenier. Trop dangereux, on peut traverser le plafond facilement. J’essaye aussi d’occuper les chiens, afin qu’ils ne dérangent pas trop l’avancée du travail. L’électricien employé, plutôt méfiant d’emblée, prendra confiance. Je lui offrirai un café à la pause déjeuner et il s’en trouvera tout reconnaissant. Plus tard, il me dira même qu’il demande à privilégier ce type de chantier, me dira de but en blanc « Vous comprenez, je deviens raciste », tout en bricolant un va-et-vient qui fonctionnait mal et sur lequel je lui avais demandé d’intervenir. La scène m’a fait pensé au film de Coline Serreau, La crise, quand Michou, interprété par Patrick Timsit se vante d’être raciste devant le député progressiste caviar qui lui fait la morale. Michou lui répond alors que c’est facile pour ce dernier de ne pas être raciste, il ne les connait pas les gens des quartiers. J’ai donc écouté simplement l’électricien sans intervenir, à propos des prières pendant le travail et de la laïcité. Doit-on dire que l’on s’oppose ? Selon moi, il s’agit sans doute d’une question centrale de notre temps. Elle comprend les questions de la parole, de l’opinion, du positionnement politique, de l’idée de résistance, et tant d’autres, à notre époque d’information instantanée. Bien sûr, il est toujours plus simple de « militer » sur réseau social entre personnes convaincues, mais alors il s’agit plus d’une occupation de l’espace que d’un échange de points de vue, un affichage d’opinion qui ne convainc personne, un militantisme sans frais, sans engagement, dont le revers se traduit par la société de surveillance. Sans connaître internet, Michel Foucault avait vu juste. Gilles Deleuze reprendra à son compte ce type d’idées.
Privé d’ordinateur dans l’après-midi, ayant apporté mes colis à l’envoi, j’ouvre la biographie de Sandler sur Spinoza. La semaine dernière, j’ai lu Mon vrai nom est Elisabeth d’Adèle Yon, prêté par J (je le lui avais offert en fin d’année dernière) mais cette lecture m’a déçu. Je n’y ai pas appris grand-chose, sinon quelques éléments de l’histoire de la lobotomie. Cependant, le récit intime, la lente progression dans l’enquête et le parti pris m’ont dérangé, même si un tel témoignage n’aurait pas déplu à M. Foucault dans ses réflexions sur le pouvoir psychiatrique.
Le soleil a enfin percé, après ces semaines de pluie. Je sors devant la maison. Les voisins AK et LK partent pour se promener à ce moment. A et M que j’ai laissés libres leur font la fête. Les électriciens partent à ce moment. Le travail est terminé, ce qui me laissera le champ libre demain pour travailler et préparer le salon de C. Je pars en balade avec les chiens dans la douceur du jour finissant, rentre pour emballer mes colis, achever le travail du matin.
La nouvelle bouche d’aération de la cuisine vrombit comme un ventilateur, je l’entends partout dans la maison. Je coupe le disjoncteur, tout aussi neuf.