L'Os de Dionysos de Christian Laborde

Posted By: Gabriel Feret In: Histoire des livres On: jeudi, janvier 26, 2017 Hit: 1169

Il y a de cela longtemps maintenant, je déballais mes livres au marché aux livres de Metz, place d’Armes. Le marché avait lieu au pied de la Cathédrale, chaque premier samedi du mois, pendant la belle saison. J’aimais ce marché. Par la présence de bouquinistes sympathiques, par ses clients, son cadre splendide. J’aimais quand sous le soleil, nous regardions des mariés acclamés au sortir de la mairie, entre les bâches des tentes. J’aimais que, très souvent, presque à chaque fois, l’un ou l’autre ami vienne me tenir compagnie. Parfois, quand les discussions s’éternisaient jusqu’au soir, ceux-ci m’aidaient à remballer. Nous descendions ensuite place de Chambre ou bien nous rejoignions la place Saint Jacques toute proche pour vider une bière. J’aimais ces moments.

Le matin, les bouquinistes sortaient lentement les cartons de leurs camionnettes, les livres de leurs cartons. Ils les disposaient en plaisantant, sur les tables qu’ils avaient dépliées. François arrivait sur son vélo, suivi de sa remorque. Il y avait disposé ses aquarelles, ses gravures et ses cartes. Il avait trouvé ce moyen pour se passer de la voiture, laissée à 25 kilomètres d’ici, chez lui. La petite remorque bricolée se dépliait comme un panier de pêcheur. Parfois, il avait passé la nuit à Metz et arrivait au matin sans avoir dormi.

Ce qui me faisait aimer ce marché surtout, c’était bien lui, François. Il était le camarade idéal, discret, jovial et drôle. Il s’intéressait à chacun de nous, les marchands, avait toujours un échange avec chacun. Le matin, sa femme le rejoignait pour aller faire le marché aux fruits et légumes. Nous échangions quelques mots avec des amis de passage. À midi, il sortait de sa remorque une boutanche et du saucisson et nous faisait tous trinquer. Parfois, durant les jours plus froids, nous allions nous réchauffer ensemble au marché couvert. Nous mangions une soupe ou une choucroute, buvions un verre de vin. Quand il faisait plus chaud, nous partagions notre pain et le fromage qu’il avait acheté au producteur local. Nous parlions de livres aussi, de dessinateurs. Un jour, il sortit l’un des albums de Reiser de mon stand et nous étions restés pliés en deux devant un dessin, « La grande Manif homosexuelle ». En forme de S inversé, des hommes nus, se tiennent l’un l’autre à la queue leu leu, et le dernier, que personne ne suit, déclare : « Je ne suis que sympathisant… »

Mais je ne voulais pas parler de François pour le moment. Peut-être prendra-t-il une place plus importante dans un autre article. Avec lui, je voulais surtout parler des livres comme lien entre les êtres. Je voulais montrer comme le conseil d’un ami peut conduire dans des mondes, que, sans lui, nous n’aurions pas explorés.

Un jour de mai ou de juin, François sortit un autre livre de mon stand, un livre de poche, auquel je n’avais pas prêté attention. Il le glissa hors d’une caisse et parut tout à coup délicieusement ravi. Le livre commençait par cette phrase « Longtemps je me suis branlé de bonne heure… », référence évidente aux premières lignes de La Recherche du Temps Perdu de Marcel Proust, une allusion suffisamment provocatrice pour faire partir François dans un rire amusé. Un ami, qui se trouvait là par hasard, confirma malicieusement le plaisir à retirer de cette lecture. François et lui évoquèrent le livre, tout en sourires complices. L’ami quitta le marché. François replaça le livre entre les autres et le soir, en moment du remballage, je le mis à l’écart pour le porter en bonne place sur ma pile de lectures en attente.

Aujourd’hui, mon ami, je peux te dire que j’ai lu ce livre, L’Os de Dionysos de Christian Laborde. Je le lus l’année dernière, à quelques jours près, durant une longue nuit d’hiver. Je sautillais de rire, emmitouflé dans ma couette, comme un rythme de jazz dans une chanson de Nougaro. Mes pensées se portaient aussi vers toi. En effet, souvent, quand un livre nous arrive par un proche, une connaissance, l’on en interroge le message secret, comme à la rechercher de l’identité secrète de son conseiller. On va chercher ce qui lui ressemble, on va chercher ce qu’il a voulu nous transmettre. Ainsi, je me souviens des mots agacés de ma mère, en réponse à mon cadeau de La Promesse de l’Aube de Romain Gary. Elle ne se voyait pas en cette mère, entièrement dévouée à son fils.

Dès lors, il convient de dire que L’Os de Dionysos fut le dernier livre touché par la censure, issue d’une décision de justice en France, au mois de mars 1987. Je me demande bien, François, si tu connais cette histoire. Sais-tu que d’autres livres sont malgré tout encore interdits aux mineurs ? Un article du journal Le Monde daté du 6 octobre 2002 nous apprend que le ministère de l’intérieur refusa en 1998 de lever l’interdiction de vente aux mineurs pour le livre de Nicolas Genka, L’épi Monstre. Le journal précise toutefois, et c’est le titre de l’article, que les mesures sont de moins en moins appliquées. Je pense à toi, qui enfant ou adolescent, avais vu les interdictions tomber, contre Barbarella par exemple. Je pense à ton engagement, à la défense de tes convictions, pour lesquelles tu n’hésites pas à manifester. À ton avis, ne peut-on pas affirmer que la censure existe encore bel et bien aujourd’hui ? Elle serait peut-être une censure qui se glisse dans la grande machinerie de la société du spectacle et de « l’industrie culturelle ». Elle serait assez pernicieuse pour nous la faire apparaître comme juste. Elle userait des armes du droit de manière moins directe. Notre morale évolue, se transforme. Est-ce encore la morale que votre génération a voulu défendre ? 

L’Os de Dionysos semble en effet irrémédiablement daté, comme un livre, qui, pour moi, a le charme tendre d’une époque durant laquelle l’on croyait peut-être encore à une progression sociale, une époque dans laquelle, si les libertés commençaient à être rabotées, les interdictions apparaissaient encore claires et voyantes. Certes, Christophe Laporte, le narrateur du roman, ne se place pas en défenseur de droits. On ne peut cependant s’empêcher de goûter par ses « percussions verbales », comme il le dira lui-même dans une interview donnée à Thierry Ardisson, à une époque révolue, pourtant proche. Dans l’interview, on retrouve les obsessions de notre société, mais l’on fume autour d’un verre, on évoque des sujets sensibles. Le spectateur contemporain a alors envie de confirmer l’adage : « Il y a certaines choses que l’on ne pourrait plus dire aujourd’hui à la télévision. »

Christophe Laporte, dont la ressemblance avec le nom Christian Laborde est assumée, est professeur de lettres au lycée Notre-Dame-de-la-Frondaison. La ressemblance avec le lycée dans lequel travailla Laborde est assumée également. Je me dis que parfois, sur le marché aux livres de Metz, assis dans nos chaises à attendre le chaland, nous parlions de ton métier, François. Comme Laborde, tu es professeur, non de français, d’accord, mais tu me dis parfois, timidement, les rapports houleux que tu pus entretenir avec ta direction. Tu refusais de noter tes élèves, si je me souviens bien. Toi aussi, tu aurais bien quitté l’enseignement pour te consacrer entièrement à la gravure, à la musique. N’es-tu pas, comme Christian Laborde, un passionné de Jazz ?

Cette sentence du tribunal de Tarbes, c’est la chance de L’Os de Dionysos. Le constat est assumé par l’écrivain. L’histoire judiciaire produit un best-seller. François, tu me diras peut-être alors que les choses n’ont pas tant changé à notre époque. Les phénomènes de buzz se sont amplifiés, peut-être. Et ils portent des feux de paille aux avant-postes. Ainsi, je te le demande, qu’est-ce qui aurait alors changé ? Le pouvoir ne cherche plus à interdire les livres. Les livres ne devraient-ils pas être le plus beau refuge de notre liberté ? Ne devrions-nous pas nous jeter à corps perdu dans leurs pages ? Au milieu d’une nuit, dans un lit, personne ne pourrait tracer cette connexion. Aucun algorithme ne pourrait analyser notre lecture. François, tu me répondrais sans doute que les images ont pris un pouvoir trop grand. Et il ne s’intéresse qu’à ce qui captive la masse. Peut-être, me dirais-tu, aurions-nous intérêt à relire Bourdieu ou Debord.

Le tribunal de Tarbes fut saisi par Le lycée où travaillait Christian Laborde, un collectif de professeurs, de parents. Le juge donna une sentence rapide : « Trouble illicite, incitation au désordre et à la moquerie, pornographie, abus de mots baroques, danger pour la jeunesse en pleine formation physique et morale, blasphème, lubricité, paganisme. » Le tribunal de Pau confirma la sentence quelques jours plus tard. Un entrefilet du journal Le Monde fait état de la suspension du professeur par le rectorat le 19 mars 1987. Ce fut le début d’une bataille judiciaire et médiatique. Laborde trouva des alliés en Jean-Jacques Pauvert et Régine Desforges, qui, pour appuyer une nouvelle audience en 1989 rééditèrent le livre interdit. Les éditions Eché avaient d’abord procédé à cette édition, aujourd’hui rare et recherchée. Le succès de l’édition Desforges fut grand. Ce filou de Jean-Jacques Pauvert (voir l'article lors de la mort de J.-J. Pauvert sur le blog de la librairie) avait très bien compris la publicité sulfureuse que pouvait apporter le nouveau procès. L’éditeur avait vendu sa maison à Fayard, qui édite encore le livre aujourd’hui. L’Os de Dionysos bénéficia même d’une parution en club France-Loisirs. 

Ironie du sort, donc, le lycée incriminé, les associations de famille, la directrice sévèrement raillée produisirent l’effet inverse par rapport à l’effet escompté : étouffer et interdire l’édition du livre. En effet, comme le souligne Bernard Pivot dans son interview à Christian Laborde de l’émission Apostrophes, d’autres livres bien plus provocants ou gênants pour des pouvoirs auraient alors pu alors être interdits. Le « scandale », s’il en est, donna peut-être une liberté étendue à son auteur, qui toucha suffisamment d’argent afin de voir venir. Christian Laborde me fait penser à toi, François, un toi qui aurait eu cette chance du scandale, par une œuvre. L’auteur continue d’être lui-même, tout comme toi, paraissant plus jeune et plus engagé que d’autres jeunes de ma génération.

Je comprends que L’Os de Dionysos te plut. Comme certains critiques l’observèrent et l’auteur en revendiqua lui-même l’influence, on décèle l’influence de Breton, à Nadja ou bien L’amour fou, et son hommage poétique au corps d’une femme. « La beauté sera CONVULSIVE ou ne sera pas » écrit Breton, et c’est bien dans cette lignée que se place Christian Laborde. Le sacré n’est touché que pour rendre de la beauté, l’auteur toucha donc pleinement sa cible. Il faut souligner aussi que le roman se lit autour de trois thèmes qui s’entre-chassent, la vie du lycée donc, l’amour du narrateur pour Laure et la radio, la musique, le Jazz, Claude Nougaro. Il semble que le roman soit construit comme une musique, tout en variations et formules d’improvisation, comme un morceau de Jazz qui s’articule autour de thèmes, qui reviennent en un même toujours différent. Aussi, François, je ne peux que comprendre ton regard ému, quand tu sortis ce livre d’une caisse de mon stand. Le livre reflète des convictions, des croyances, une époque, une région aussi, bien sûr, qui dépasse largement le cadre régionaliste. À cette lecture aujourd’hui, il ressort peut-être quelque chose de la jeunesse enfuie, mais L’Os de Dionysos est un livre drôle, libre, jubilatoire. Et François, je te remercie amicalement pour ce partage.

Autres liens :

Une interview de Christian Laborde par les éditions Hermaphrodite, datée du 8 février 2008

Le blog de l'écrivain Christian Laborde, souvent actualisé

Le site de François Drapier 

Christian Laborde n'est l'auteur d'un livre unique, passionné de cyclisme, il est l'auteur du Dictionnaire amoureux du Tour de France, dans la célèbre collection des éditions Plon.

Son dernier livre est paru en 2016, La cause des vaches. La France contre les robots de l'agro, éditions du Rocher.