Eugène Villiod, détective

Posted By: Gabriel Feret In: Auteurs oubliés On: mercredi, décembre 28, 2016 Hit: 1231



« C’est à la demande d’un grand nombre de bons citoyens, justement inquiets de l’insécurité actuelle, que nous nous sommes décidés à publier une nouvelle édition de cet ouvrage.

Il n’y a pas à se dissimuler, en effet, que l’opinion publique est affolée par de récents attentats, dont l’audace et la férocité déconcertent.

Nous comprenons cette émotion, puisqu’elle répond à l’impression du danger suspendu en permanence sur toutes les têtes.

Nul, en effet, ne peut se dire à l’abri des tentatives criminelles, si modeste soit sa situation, puisque les professionnels du crime ne reculent même pas devant l’assassinat des plus humbles travailleurs pour se procurer les moyens nécessaires à la perpétration de ce qu’ils appellent « les beaux coups ».

Néanmoins, nous devons avouer que cette progression de la criminalité, aussi bien comme nombre que comme extension de son champ d’activité, ne nous surprend pas.

Nous l’avons prévue il y a six ans, en même temps que nous en indiquons les raisons : « L’administration chargée d’assurer la sécurité publique, disions-nous alors n’a pas amélioré ses services parallèlement aux perfectionnements que l’armée du crime a apportés dans ses méthodes, son organisation, ses procédés. »

Les faits abominables que tant d’infortunés viennent d’être les victimes, et nous tous les témoins attristés, en sont la meilleure preuve.

L’insuffisance des moyens de répression est apparue, au lendemain des attentats de la rue Ordener, de la place du Havre, des tragédies sanglantes de Montgeron et de Chantilly. Quelques bandits ont réussi à tenir en échec la société tout entière, échappant aux poursuites, puisant dans l’impunité et le succès une nouvelle audace pour courir à de nouveaux exploits.

(…)

Aujourd’hui, comme hier, les bandes de malfaiteurs continuent à être le véritable péril social. Elles se sont accrues et s’accroissent chaque jour, pour des raisons que tout le monde connaît, et qui provient d’une désorganisation profonde de la famille, de la vie économique, d’une véritable anarchie morale, et surtout de ce faux humanitarisme, qui, dans une nation au fond généreux, comme l’est la nôtre, a si facilement trouvé trop d’adeptes, et conduit à une indulgence dont seuls les criminels ont bénéficié.

L’insuffisance de la répression, l’inapplication des lois visant les récidivistes, ont contribué à grossir les rangs de l’armée du crime. L’impunité de trop de forfaits a été un exemple et un encouragement pour toute une génération sans moralité, dévorée d’appétits de jouissance et ennemie de tout effort honnête. C’est peut-être la cause qui rend plus redoutable la criminalité contemporaine… »

L’extrait est issu de l’avant-propos à la présente édition de Les Plaies sociales, Comment on nous vole, Comment on nous tue, deuxième édition édité « chez l’auteur », Eugène Villiod, détective, à Paris en 1912. L’édition originale date de 1905, elle est publiée également chez l’auteur à Paris. Il me semblait amusant de reproduire un extrait de cet avant-propos, tant il rappelle quelques discours politiques contemporains. Tous les ingrédients du discours sécuritaire y sont reconnaissables et instaurent chez le lecteur un sentiment - au mieux un besoin - de peur qui appelle une protection. La terminologie employée est forte, concise, frappante, évidente par elle-même sans réelle preuve (la « progression de la criminalité (…) ne nous surprend pas »). L’auteur n’hésite pas à user d’exagérations. Les bandits possèdent des connaissances techniques que nous ne connaissons pas, ils sont organisés, ils tirent plaisir de leurs méfaits par leurs « beaux coups » et, surtout ils agissent en toute impunité. Ces derniers sont aussi « féroces »  et sans morale et touchent à notre vie économique, nos familles - en un mot, ils sont un danger pour nos valeurs. De plus, les pouvoirs publics ne prennent pas la mesure de la gravité de la situation, ils font même preuve d’un certain laxisme par leur « humanitarisme ». D’après le livre de Dominique Kalifa, Histoire des détectives privés (1832-1942), les ouvrages de Villiod « sous couvert d’utilité sociale - connaitre les méthodes des criminels pour mieux s’en prémunir -, (…) procédaient en effet à une exploration complaisante de l’univers interdit des bas-fonds. Mais ils s’inscrivaient alors dans la thématique sécuritaire en plein essor. » (Nouveau Monde édition, page 192). 

A lire les lignes d’Eugène Villiod, désuètes, on ressent un amusement un peu déplacé. Le vocabulaire employé est grandiloquent, nous parait caricatural. On ne peut pourtant éviter cette impression de déjà-vu, de goûter à des thématiques très utilisées de nos jours. En effet, les discours de nos hommes politiques ne sont-ils pas eux aussi un peu grandiloquents ? N’amuseront ils pas les futures générations dans cent ans ? Si c’est le cas, il me semble que nous pouvons espérer que nous serons sortis du clivage le plus criant de ce texte, en définitive, celui qui tranche radicalement le « eux » et le « nous ». Car c’est au fond, à mon sens, l’élément du texte de Villiod qui s’assemble le mieux à la rhétorique actuelle. Les bandits, les criminels, les sauvageons se placent en dehors du champ sinon de notre société, mais de notre humanité même. Nous serions une masse d’honnêtes gens, opposés à un groupe, défini par des termes variant suivant les époques, jusqu’au terme de « sauvageons », dont les caractéristiques restent somme toute mal définies et obscures, et pour qui nous éprouvons, par définition une suspicion de malhonnêteté. On peut noter que cet ennemi varie suivant les groupes sociaux, il pourrait être « les jeunes » comme « les vieux », « les banlieusards » ou les « parisiens », les « provinciaux » , tout groupe dont on peut éviter ici les dénominations les plus détestables, mais qui produit un postulat d’opposition, instaurant lui-même le besoin de défense. 

Je rêverais qu’une philosophie, à la manière de celle de Michel Foucault, effectue un véritable travail, une généalogie, une archéologie de la thématique sécuritaire. 

Dans Surveiller et punir, M. Foucault montre le glissement historique du droit de l’âge classique, détenu à part entière par le pouvoir royal, réprimant ses sujets par supplices, vers un droit et une répression modernes, dans lequel les infractions au droit se mutent en attaques contre la société elle-même, c’est-à-dire non plus contre l’intégrité du roi. Michel Foucault montre en effet qu’après cette mutation du droit, le criminel, le voleur n’est plus vu contre le pouvoir du roi, mais contre la société elle-même, c’est-à-dire potentiellement contre n’importe quel élément de cette société. Si, par ailleurs, Michel Foucault cherche à comprendre comment on abandonna les punitions par supplices, il cherche aussi à observer un glissement du droit par le changement des valeurs, le changement de l’organisation sociale même. Il précise d’ailleurs aussi que l’illégalisme mute alors d’un illégalisme de droit, dans lequel la position sociale jouait un grand rôle, vers un illégalisme, pourrait-on dire, de la propriété, encouragé par l’avènement au pouvoir de la classe bourgeoise et par le développement économique et industriel. Ainsi, il précise que c’est à partir de la fin du XVIIIe siècle et du XIXè siècle que l’acte de voler se développe. On peut donc supposer conjointement que l’insécurité et son sentiment se développèrent aussi corrélativement à ces changements de valeurs. 

L’insécurité à Paris et en France fut sans doute réelle au début du XXe siècle. 

Ainsi Eugène Villiod, dans ce premier livre, Comment on nous vole, comment on nous tue développe par catégories, sous forme de catalogage de toutes techniques, les moyens et subterfuges utilisés par les « bandits » pour voler, escroquer ou tromper les honnêtes gens. 


« Le vol dit à l’Américaine ne date pas d’aujourd’hui. Autrefois, il se pratiquait pour ainsi dire exclusivement en France et se désignait sous le nom de de coup de ma tronche.

Il a reçu le nom de vol à l’Américaine, soit parce que les escrocs qui le commettent se donnent le plus souvent l’allure de faux Anglais ou de faux Américains ; ou encore parce qu’il se pratiquait dans les ports où embarquaient ou débarquaient les passagers allant en Amérique, ou en venant. 

De là serait venue l’expression courante pour les malfaiteurs d’alors :

« Nous travaillons à l’Américaine. » 

L’opération type exigeait alors le concours de trois complices et la réussite était liée à la rencontre d’un personnage destiné à jouer le rôle de victime, possesseur d’assez d’argent pour que les profits de l’entreprise valussent qu’on la tentât, et enfin assez peu honnête lui-même pour ne pas s’effaroucher à l’idée d’aider à escroquer un tiers. 

Une telle opération exigeait, pour réussir, parfois une préparation d’une quinzaine de jours. Aussi, les malfaiteurs ne l’engageaient-ils que s’ils savaient pouvoir en tirer plusieurs milliers de francs, nécessaires pour les dédommager de leurs frais préalables, et leur laisser en même temps un bénéfice appréciable.

Il n’était pas rare de voir des équipes de voleurs à l’Américaine dépenser 2,000 ou 3,000 francs pour arriver à engueiller, c’est-à-dire à amadouer pour la duper, la proie sur laquelle elles avaient jeté leur dévolu.

Le « travail » se répartissait entre un leveur et deux opérateurs : le trimballeur et le chiqueur.

Le leveur, dans une affaire de cette nature, est celui qui joue le rôle de rabatteur et s’emploie à mettre la main sur le gogo… » (pages 211-212)

« L’exploitation de l’Amour 

Les passions criminelles sont exploitées avec une cynique audace, par les diverses variétés de chanteurs, qui savent découvrir leurs victimes dans l’un et l’autre sexe. Spéculation éhontée sur les faiblesses humaines, le chantage représente une des formes insidieuses de la criminalité. Elle n’en est que plus dangereuse, parce qu’insoupçonnée et favorisée, dans sa continuité, par l’affolement ou la longanimité de ceux qu’elle atteint.

C’est encore sur l’amour que se greffent, avec le vol et quelquefois le meurtre pour rallonge, les industries honteuses des entôleuses et des souteneurs, vilain monde qu’il est bon de démasquer, pour mettre un terme à son ignoble parasitisme. » (page 289) 

« Les voleurs à la détourne sont, en dernière analyse, des voleurs à l’étalage, qui ont pour champ l’exploitation des grands magasins. (…)

L’une est une jeune femme entre vingt-cinq et trente ans ; l’autre, frisant la cinquantaine, paraît sa mère. Et alors se passe une scène dont voici les principaux traits :

La bouche en cœur, un commis se précipite :

- Mesdames ??

- Monsieur, ma mère et moi désirons une jaquette d’astrakan.

- Très bien, mesdames, au premier à droite ?

Au rayon indiqué, le même dialogue se reproduit entre le vendeur et les aventurières.

Celles-ci engagent une discussion entre elles sur la forme qui conviendrait le mieux.

- Que penses-tu, maman, de la forme boléro ?

- Ma fille, la jaquette habille davantage ; mais enfin, c’est ton goût qu’il faut consulter et non le mien.

Ces propos n’ont d’autre but que de déterminer le vendeur à étaler sur son comptoir le plus grand nombre possible de types des vêtements qui constituent la spécialité de son rayon. 

N’a-t-il pas la conviction, légitime en apparence, que, en développant tous les types de vêtements dont il est détenteur, il y en aura certainement un qui fera le bonheur de cette jeune acheteuse qui lui apparaît aussi capricieuse qu’une enfant gâtée, avec une maman qui ne sait rien lui refuser ? » (pages 66-67) 

Rappelons qu’au début du XXe siècle, la kleptomanie due à l’émergence des grands magasins parisiens, comme Le bon marché, fut considérée comme un véritable problème de société, auquel s’intéressèrent les psychiatres, qu’on appelait alors aliénistes. 

Mais intéressons-nous davantage à l’auteur. Eugène Villiod, détective, auteur de plusieurs ouvrages fut à la tête de l’une des agences les plus lucratives de police privée au début du XXe siècle. Comme de nombreux détectives, Eugène Villiod s’inscrit dans la lignée du célèbre Vidocq, qui inspira de nombreux écrivains, comme Honoré de Balzac, Alexandre Dumas ou Victor Hugo. Villiod, avec sa notoriété, eut d’ailleurs le privilège d’annoter une édition des Mémoires de Vidocq, publiées en 1911 chez Garnier Frères. Cependant, Vidocq n’était pas à proprement parler ce qu’on peut appeler un détective. Même si la loi, par le ministre Delaveau, autorisa les bureaux de police privée en 1825, leur essor prit surtout de l’ampleur au début du XXe siècle, avec une influence anglo-saxonne certaine. Ainsi le mot de détective apparut en France à cette époque et n’est autre chose qu’un anglicisme, le mot detective en anglais se rapprochant du terme « enquêteur ».

L’insécurité à Paris et en France, au début du XXe siècle profita à de nombreux bureaux de police privée, qui en développèrent sans doute le sentiment. Villiod en fut l’un des meilleurs exemples. Il comprit en effet l’importance d’une bonne publicité, dans laquelle il engloutit des sommes colossales. Habile commerçant, c’est son agence qui commanda à Leonetto Cappiello la célèbre affiche de l’homme masqué à la clef qui en devint l’emblème. Comment ne pas penser à Maurice Leblanc et Arsène Lupin et surtout à Paul Féval et son Fantômas ? Puisqu’en somme, à cette époque naquit aussi un véritable et foisonnant genre de la littérature de détective, avec les romans anglais, d’abord, Sherlock Holmes avec Conan Doyle, Hercule Poirot avec Agatha Christie, Cuff avec Wilkie Collins, mais aussi des Français comme Émile Gaboriau ou un peu plus tard Léo Mallet et son Nestor Burma

Ainsi, au début du XXe siècle se développa une véritable littérature policière, une littérature de genre. Mais, indépendamment de la littérature, et comme le rappelle Dominique Kalifa dans l’ouvrage précédemment cité, les livres de Villiod lui servaient surtout à promouvoir son agence, qui fut l’une des plus importantes du moment. Il ne fut d’ailleurs pas le seul à user de ces méthodes de marketing, si on peut dire. « Cassareli publia, à compte d’auteur lui aussi, de nombreux « petits ouvrages documentaires » qui attestaient de sa connaissance des bas-fonds et de de ses compétences techniques : La traite des blanches, La basse Pègre, les escrocs de Paris, Les bandits internationaux. Ces récits étaient bien sûr autant de supports publicitaires pour le compte de l’agence » (Dominique Kalifa, ouvrage précédemment cité, page 195.)

Villiod profita donc pleinement et très lucrativement du sentiment d’insécurité, qu’il contribua à entretenir. Auteur que l’on peut qualifier d’intéressé, au sens commercial du terme, ses livres, malgré la notoriété dont il profitait à l’époque, ne sont aujourd’hui collectionnés que par des bibliophiles intéressés par les romans policiers, les premiers pas du genre et font de lui un auteur peu lu et oublié. 

Bibliographie 

Dominique Kalifa, Histoire des détectives privés en France (1832-1942). Nouveau Monde éditions, 2007. En vente ici.

Dominique Kalifa, Les Bas-fonds, histoire d’un imaginaire. Seuil, L’univers historique. 2013.

Michel Foucault, Surveiller et punir, Naissance de la prison. Gallimard, Bibliothèque des Histoires, 1975. 

Emile Gaboriau. La corde au cou. Dentu, 1873. En vente ici

Vidocq. Les vrais mystères de Paris. Club français du livre (réédition), 1950. En vente ici.

Œuvres de Eugène Villiod :

Les plaies sociales, comment on nous vole, comment on nous tue, chez l’auteur, 1905. Réédition de 1912, en vente ici

La machine à voler : étude sur les escroqueries commises dans les cercles et casinos. 1906.

Les bandes noires. Etude sur l’exploitation des vendeurs, producteurs, négociants… 1909.

La Pègre. Etude réelle sur les malfaiteurs et leurs procédés. 1910. 

Préface aux Mémoires de Vidocq, Garnier Frères, 1911.

Mémoires de Villiod, détective privé. 20 fascicules. 1921. 

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